Congo en panne: Des promesses tombées à l’eau

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Ce dernier épisode de notre série nous entraîne sur le site du barrage d’Inga. Ce projet hydroélectrique monumental est présenté comme pouvant apporter de l’électricité à tous les Congolais. Mais aucun progrès n’est fait depuis 20 ans pour cause de corruption et de mauvaise gestion. Fin 2022, les négociations semblent reprendre entre le gouvernement et un nouvel investisseur, la compagnie australienne Fortescue. Mais une annonce officielle se fait toujours attendre. Avec Prince, un jeune reporter vivant sur place, nous allons à la rencontre de ceux qui ont le plus à perdre dans ce processus : les habitants d’Inga.

Transcript

Attention : Radio Workshop est produit pour l’oreille et conçu pour être entendu. Si vous en avez la possibilité, nous vous encourageons vivement à écouter l’audio, qui contient des émotions et des accentuations qui n’apparaissent pas sur la page. Les transcriptions sont générées par une combinaison de logiciels de reconnaissance vocale et de transcripteurs humains, et peuvent contenir des erreurs. Veuillez vérifier l’audio correspondant avant de le citer dans la presse. La version officielle des podcasts de Radio Workshop est l’audio.

[DÉBUT MUSIQUE]

Bob:  En octobre dernier, je devais me rendre à Inga, à 400 km à l’ouest de Kinshasa sur les rives du fleuve Congo. C’est là que le gouvernement congolais veut construire le plus grand barrage hydroélectrique du monde. Le problème, c’est que les investisseurs se sont tous retirés, les uns après les autres. Donc ça fait 15 ans que le projet reste au point mort.

[MUSIQUE]

Bob: Mais depuis quelques mois, des rumeurs suggèrent que les travaux pourraient bientôt commencer. Les 35 000 habitants d’Inga seraient alors déplacés. Le gouvernement promet qu’ils seront relogés ou compensés. Mais les gens d’Inga ont du mal à y croire. Dans le passé, le gouvernement leur a promis beaucoup de choses sans donner suite. Je voulais aller sur place pour voir ce qu’il en est vraiment. Mais j’ai dû y renoncer. La tension est forte en ce moment et les visiteurs ne sont pas les bienvenus. Je décide donc d’appeler Prince.

[FIN MUSIQUE]

Prince: Salut Bob

Bob (scène): Bonjour Prince, comment ça va? Comment va la famille?

Prince: Eh oui, je vais très bien…

Bob: Prince est un jeune journaliste de 21 ans qui vit à Inga. Avec lui, j’essaie de mieux comprendre la situation.

Bob (scène): Écoute Prince… je t’appelle parce que je voudrais comprendre un peu ce qui se passe en ce moment à Inga?

Prince: Oui Bob. Les choses sont un peu confuses en ce moment. On n’a aucune information officielle. Uniquement des rumeurs. Ce qu’on voit ces dernières semaines, ici, c’est que la plupart des églises ont été fermées les unes après les autres. Et… beaucoup de gens pensent que ça veut dire qu’ils vont bientôt être déguerpis. Donc, on commence tous à avoir peur, même moi qui vous parle, ici au Camp Kinshasa.

[DÉBUT MUSIQUE]

Bob: Camp Kinshasa, c’est le quartier d’Inga où vit Prince. Un immense baraquement perché sur une colline rocheuse qui surplombe le fleuve Congo. De chez lui, Prince peut voir Inga 1 et Inga 2 – ces deux énormes barrages en béton déjà bâtis sur le site dans les années 1970 et 1980.

[MUSIQUE]

Bob: Le Camp a été créé pour loger les ouvriers recrutés pour le projet. À l’époque, le gouvernement avait également exproprié les agriculteurs vivant sur le site. Eux aussi, se sont installés à Camp Kinshasa.

[MUSIQUE]

Bob: Les autorités leur avaient tous promis une maison en dur et des conditions de vie décentes. Un demi-siècle plus tard, ils s’entassent toujours dans les baraques de chantier construites à l’époque. [FIN MUSIQUE] Armé de son téléphone portable, Prince nous fait visiter son quartier.

Prince: Ce qui frappe, c’est la manière dont sont construites les maisons. Les maisons sont construites en bois. Ou je peux dire que les maisons sont construites en planche et les avenues ne sont pas macadamées. Seule la route qui mène vers les barrages et celle qui mène vers les prises d’eau sont macadamées.

Bob: L’absence de routes goudronnées, ou macadamées comme dit Prince, ce n’est pas le seul problème des habitants du Camp Kinshasa. Le réseau d’assainissement est lui aussi inexistant. 

Prince: Tout un quartier dont des dizaines de milliers d’habitants n’a qu’une seule toilettes qui opère ici. Les habitants de ce quartier, ils font leurs grands besoins dans la savane, donc dans la brousse.

Bob: Comme la majeure partie des congolais, les habitants de Camp Kinshasa n’ont pas accès à un courant fiable. L’ironie c’est qu’ils n’ont qu’à lever les yeux pour voir les câbles à haute tension qui viennent des barrages passer au-dessus de leurs têtes. Malgré ça, ils subissent constamment des coupures de courant programmées. Les délestages.

Prince: Au quartier Kinshasa les conditions de l’électricité ne sont pas bonnes. Il y a le délestage. Et pas n’importe quel délestage. Avec des coupures à long terme.

[DÉBUT MUSIQUE]

Bob:  Des coupures qui peuvent durer plusieurs jours de suite. Les barrages d’Inga fonctionnent au ralenti à cause d’une mauvaise gestion chronique. En plus, la majorité de l’électricité produite ici, approvisionne les mines de cuivre du sud-est du pays. À presque deux mille kilomètres!

Bob: Ça peut paraître insensé vu les conditions de vie difficiles, mais les habitants de Camp Kinshasa se sentent enracinés ici. Ils sont attachés à ce lieu.

[FIN MUSIQUE]

Bob: Prince va à la rencontre de François Vangu Mpila. À 77 ans, c’est un des doyens du Camp Kinshasa. François fait partie d’un des deux clans qui cultivaient les terres autour du fleuve avant la construction du barrage. C’est là qu’il a grandi.

François: Avant la construction comme il n’y avait rien, il n’y avait pas de village, mes ancêtres et moi même, quand j’étais gosse, on venait exploiter le fleuve Congo. On faisait la pêche traditionnelle en ce moment-là.

Prince: Comment votre famille a appris le projet de la construction du barrage?

François: Bon, nous avons appris ça par canal des entrepreneurs qui venaient construire ici. Ils disaient qu’on va construire les barrages ici.

Prince: Ces gens là, ils ont? Ils vous ont fait des promesses?

François: Oui. Qu’est ce qu’ils ont promis? Que à la fin de ce barrage, là…. Pendant que le barrage va fonctionner, il y aura des écoles, des hôpitaux… On va arranger vos routes. Et puis on va vous faire beaucoup de faveurs mais jamais on a eu ces faveurs… Aucune fois…

Prince: Donc les promesses n’étaient pas…

François: …réalisées.

Bob: Si François s’est installé contre son gré au Camp Kinshasa, Muanda Ngoma lui, est arrivé plein d’espoir.

Prince: Bonjour Papa….

Muanda: Bonjour, bonjour mon fils…

Bob: C’était en 1977 pour participer à la construction d’Inga 2.

[MUANDA COMMENCE EN LINGALA]

Muanda (traduction): La première fois que je débarque à Inga, j’étais encore jeune, je cherchais du travail pour bâtir ma vie. L’annonce était publique. Un chantier de cette ampleur était sur toutes les lèvres. Le président Mobutu est venu inaugurer la première phase et c’est là qu’on a appris qu’il y aurait une deuxième phase et donc c’était là qu’on devait aller chercher du travail.

Bob: Mais une fois arrivé sur place, Muanda a déchanté.

Muanda (traduction): A l’époque déjà, on a fait face à une grande sécheresse. C’était vraiment la famine, la grande famine, de la brousse il n’y avait rien à manger. Maintenant pour survivre, les blancs ont commencé à nous donner des ration de 2 kilos de riz. Et on devait vivre avec ça durant tout 1 mois. Ce n’était pas facile. On a beaucoup souffert pour construire ce barrage.

Bob: La construction d’Inga 2 se termine 5 ans plus tard. L’entreprise qui a employé Muanda lui conseille de rester au Camp Kinshasa pour attendre la reprise des travaux. 40 ans plus tard, il attend toujours.

Muanda (traduction): On nous avait demandé d’attendre la 3ème et la 4 ème phase. On était jeunes et on attend jusqu’à aujourd’hui, on attend des emplois mais il n’y a rien. Ça n’arrive pas. On est en train de fondre et on se fait vieux maintenant.  A cet âge, toutes ces années vécues ici, c’est une vie gâchée.

Bob: Malgré tous les problèmes liés à la construction et à l’entretien des deux premiers barrages, le gouvernement congolais persiste. Il veut en construire un troisième, encore plus grand. Ce barrage pourrait produire deux fois plus d’électricité que celui des Trois Gorges en Chine, aujourd’hui le plus grand au monde. Pour construire Le Grand Inga, le Camp Kinshasa devra être démoli et ses habitants déplacés. Mais ils n’ont reçu aucune information de la part du gouvernement.

Muanda (traduction): C’était une initiative de l’État, ce n’était pas notre vœu, ni la décision de Dieu, mais une décision de l’État. Ça me fait de la peine, parce que on est habitué à vivre ici. On pensait passer nos dernières années de la vie ici. Mais la terre ne m’appartient pas, c’est à l’État, mais ce champ grâce auquel je fais vivre ma famille c’est tout ce que j’ai.

Bob: Prince et sa famille sont aussi concernés par cette menace d’expulsion. Une menace qui l’attriste et lui rappelle ce que les premiers habitants de Camp Kinshasa ont vécu.

Prince: Moi j’aime Inga, j’aime Inga. Vraiment et ça me fait mal de voir Inga comme si Inga sera démoli. Inga entière c’est toute une famille. Pas vraiment une famille euh du sang, mais quand même comme nous restons dans un même lieu. Et donc c’est déjà une famille et voir une famille démolie, c’est triste parce que j’aime trop, j’aime trop Inga.

[DÉBUT MUSIQUE]

Bob: Au fil des années, les organisations de la société civile se sont intéressées à Inga et à ses enjeux. Par exemple, la CORAP, qui se bat pour l’accès à l’électricité en RDC. Elle accompagne la communauté d’Inga dans son combat pour le respect de ses droits. Mais même la CORAP peine à obtenir des informations claires sur le futur du Camp.

[MUSIQUE]

Bob: Iris Kashindi est l’un de ses responsables. Il constate que le développement du grand Inga ne semble respecter aucune des normes internationales en matière de droits humains et environnementaux.

[FIN MUSIQUE]

Iris: Est-ce que les communautés sont consultées? Non. Est-ce qu’il y a une étude qui a été validée, publiée pour démontrer les impacts? Non. Est-ce qu’il y a un plan de relocalisation des communautés? Non. Est-ce qu’il y a un guide pour indemniser les communautés? Non. C’est sur base de tout ce que nous disons actuellement, “Tant que les préalables ne seront pas respectés et nous allons dénoncer. Nous allons dire non à ce projet.”

Bob: Pour Iris, le développement de la RDC en matière d’énergie ne peut pas être assuré par des méga-projets comme Inga, même s’ils sont basés sur des énergies renouvelables. Il doit  passer par de plus petits projets, et surtout,  en consultation avec les populations locales.

Iris: En réalité nous vivons dans le noir en RDC et le constat est que nous avons plus de soixante-trois barrages à l’abandon qui nécessite de petits fonds pour la réhabilitation. Et nous avons le potentiel sur le plan des énergies propres et renouvelables. Pourquoi pas le gouvernement  met en œuvre des moyens pour développer des initiatives locales pour développer le Congo à la base?

Bob: Sur le terrain, les représentants de la communauté d’Inga ont finalement cédé au projet, alors qu’ils se battaient depuis de longues années contre la construction.

Prince: Je t’avoue, Bob, que même moi j’ai du mal à y croire. Vu leur mobilisation jusqu’à présent ici. Et puis, la plupart des gens ici sont toujours opposés à ce projet.

[DÉBUT MUSIQUE]

Bob: Pour l’instant, Prince et les autres habitants de Camp Kinshasa attendent. Certains attendent que les promesses du passé soient enfin tenues. D’autres attendent avec appréhension de savoir ce qui arrivera à leur communauté si les travaux commencent enfin.

[MUSIQUE]

Bob: Pendant ce temps-là, d’autres Congolais se mobilisent pour un développement durable de leur pays. Ils prennent des initiatives et éclairent le chemin. On se retrouve dans notre prochaine série pour rencontrer certains d’entre eux.

[MUSIQUE]
Bob: Je m’appelle Bob Yala. Je suis reporter pour Radio Workshop. Ce programme a été produit par Jo Jackson, Clémence Petit-Perrot et Mike Rahfaldt. Martine Chaussard est notre éditrice. Musique par Blue Dot Sessions. Cet épisode de Radio Workshop et le travail de Children’s Radio Foundation ne seraient pas possibles sans le soutien financier de 11th Hour Project. Visitez notre site sur childrensradiofoundation.org pour plus d’informations et pour soutenir notre travail.
À la prochaine.

[FIN MUSIQUE]